vendredi 7 mars 2025

"Mésaventures de guerre" : souvenirs de Raoul Bracq


       Vous trouverez ici le récit écrit à 80 ans par Raoul Bracq, notre grand-père, à propos de sa vie pendant la seconde guerre mondiale. Originaire du Cambrésis dans le Nord, il raconte sa vie de soldat, brigadier de la D.C.A. mobilisé dans la zone de la Haute-Marne, puis terrassier dans les Pyrénées après l’armistice de 1940 ; son trajet, une fois démobilisé, pour rejoindre son épouse Denise réfugiée en Bretagne ; son rôle de chef d’équipe dans un camp de bûcheronnage des Ardennes ; son travail de directeur de maison de retraite à Pommery, dans l’Aisne. Né en 1913, il a travaillé jusqu'à 70 ans comme brodeur sur métier à pantographe. Il est décédé en 2002. 

La Bataille (1940)
La Fuite (1940)
Le chargement (1940)
        Les 6 chapitres peuvent être lus indépendamment les uns des autres. Le dernier texte a été écrit pour un journal local de Pommery, dans le cadre d'une série d'articles racontant l’histoire de l’établissement Joly de Bammeville. Certains noms de personnes et de lieux ont été modifiés, ou oubliés.

       Ce site est à la fois une façon de lui dire qu’il se trompe lorsqu’il écrit : « Je n’ai pas envie de raconter la suite de mes souvenirs. Qui intéresseraient-ils ? Même pas – peut-être, mes petites filles » ; et l’occasion de rendre public un témoignage personnel, le récit d’une vie parmi tant d’autres pendant la guerre.

       Au fil de son histoire, vous découvrirez un homme entier, doté à la fois d'orgueil et d'autodérision, parfois amer, toujours en quête spirituelle, quête qui l'amena de l'athéisme au protestantisme réformé. Je lui laisse la parole :
«  Toute vie peut être décrite grâce à un talent d’écrivain ; ou si elle est hors du commun. "Ma vie est un vrai roman" assurait, à juste titre [...] Charles Nungesser. [...] Ce n’est pas mon cas. Pendant la guerre, je n’ai pas brillé comme guerrier ; à ma connaissance, je n’ai tué personne [...].  J’ai surtout eu la chance de sauver une quarantaine de soldats. Une succession ininterrompue de chances inouïes [...] m’obligea à abandonner mon athéisme profond. J’en arrivai à croire en « des Forces Cachées qui, parfois, s’occupent de vous. » Tout cela valait la peine d’être raconté ; tout au moins j’ai jugé ainsi. Je continue... par habitude... sur ma lancée ; pour mes petites-filles peut-être. » (Chap. 5 : Manœuvre, bûcheron, directeur sous l'Occupation).
 
 
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JOURNAL D’ÉCOLIER

LETTRES ET CARNETS

 

PROPRIÉTÉ INTELLECTUELLE
Ce texte "Mésaventures de guerre" a été mis en ligne avec l’accord de son auteur (première mise en ligne le 15 janvier 2002 sur le site http://k.bracq.pagesperso-orange.fr/ conçu par Karine Allemand, sa petite fille).
 
 
Ce texte est protégé par le Code de la propriété intellectuelle, qui interdit les copies ou reproductions destinées à un usage collectif. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants-cause, est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles L.335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.

  

Si vous souhaitez utiliser ce texte, veuillez me contacter : kbracq@gmail.com

Un chapitre de ce texte a déjà été utilisé, avec l'accord des ayants-droit, dans cet ouvrage : Cinephile, French language and culture through film, K. Conditto, Focus Publishing 2007. 

 

 

Les photos, lettres et extraits de carnets sont des documents familiaux et personnels, que nous avons retrouvés en 2024. Il nous a semblé intéressant de les ajouter au texte de notre grand-père, pour illustrer son parcours. Ces documents n'ont pas vocation à être diffusés en dehors de ce blog. Merci.
Bonne lecture !

Karine Allemand Bracq et Sarah Bracq, les petites-filles !   
 
 
Avant que le Web n'existe, ma première édition du texte de mon grand-père : ☺
 
 
 
 
 
 
 





 



mardi 13 février 2018

Un homme se penche sur son passé (1943-1946)

                        L’étau allemand se resserrant beaucoup autour de mon père et autour de moi, je m’engage comme bûcheron dans la grande forêt des Ardennes.

                        A ce camp, on distribuait presque autant de faux papiers que de haches. Le directeur athée appréciait les protestants : tous les pasteurs du Nord de la France y camouflaient des réfractaires et des recherchés.
                        Un beau jour, non un jour comme les autres, arrivèrent deux alsaciens, hagards, angoissés, déserteurs de l’Armée allemande, de ceux qu’après la guerre on nomma « les malgré-nous ». L’état-major allemand les dirigeait immanquablement vers les zones les plus dangereuses, combien périrent en Russie ?
                        Accueillis, rassurés, munis de cognées et de fausses cartes d’identité, il devinrent des nôtres… jusqu’un matin avant l’aube où ils se métamorphosèrent en deux arrogants sous-officiers S.S. appuyés par une troupe armée de pied en cap. En préambule, pour que la situation soit nette, ils fusillèrent le sous-directeur, expédièrent le directeur à Dachau (il en sortit à la fin de la guerre avec le typhus et la légion d’honneur) ; un jeune pasteur, Pierre D., et moi passèrent au travers des mailles.
                        Deux mois après, ce jeune pasteur me proposa le poste de directeur de maison de retraite au château de Pommery. Je refusai pour manque de compétence. Cet ami, revenu à la charge et appuyé par le pasteur Ch., me convainquirent du contraire. Le pasteur Ch. me préféra à cause de la dureté de mes paumes calleuses. Car à l’époque, le directeur était confronté à de multiples travaux pratiques.
                        Un soir, ma femme et moi débarquions du tortillard. Le jardiner nous attendait à la gare avec sa charrette attelée, pour notre déménagement. Surpris de nous voir descendre du train, mon épouse et sa petite valise, moi et mon sac à dos, sans savoir de plus où se trouvait la maison de retraite.
                        Etat des lieux : une quinzaine de vieillards, un fermier car en plus il y avait une ferme, une cuisinière, un jardiner car en plus il y avait un immense potager, un vacher, cinq vaches et une basse-cour, plus une laveuse de linge deux jours par semaine. Dans la grande cave, de grandes jarres, sans un morceau de lard. Au grenier, un peu d’avoine, le reste, aussi un peu de semence. Mon épopée commence, un peu fastidieuse à lire mais pas du tout à vivre.
                        Je dénichai un astucieux vendeur de poissons ; il les conservait vivants en aquarium. Je chargeais périodiquement le solide vieux vélo de femme d’un panier à l’avant, de deux à l’arrière. Garnis de feuilles de choux mouillés, je ramenais les poissons toujours vivants, sans oublier les immortelles anguilles (avais-je du mal à les tuer celle-là…).
                        Au sous-sol, trois ou quatre baignoires destinées aux pensionnaires étaient inutilisables, un peu à cause des escaliers pour s’y rendre mais surtout parce que durant mes trois années je ne vis nulle part une goutte d’eau chaude coulant d’un robinet. Vous avez compris : les poissons puisés au fur et à mesure remplacèrent le lard en attendant la fin de la croissance du cochon.
                        Mes journées étaient longues, d’autant que la femme de ménage se volatilisant, je ne trouvai aucune remplaçante avant de long mois. Je nettoyais les couloirs (je l’interdisais à mon épouse enceinte). Un nonagénaire, monsieur L. (il mourut quelques temps plus tard dans sa centième année à Pommery ; il avait été toute sa vie conducteur de tramways à chevaux à Lyon) me prévient : « Vous ne vivrez pas vieux, vous ne vous ménagez pas assez. »
                        En plus des soucis journaliers banals en somme, j’en subissais des périodiques, exemple : celui d’être convoqué à la Kommandantur de Saint-Quentin. La dernière fois, je me trouvais devant un géant prussien. Sa taille m’impressionna, bien qu’il demeurât assis ; encore plus ses propos : « impossé quinze quintaux d’afoine, lifré trois quintaux, krosse différensse ». J’ai compris, la conclusion étai proche et pénible. Heureusement le débarquement en Normandie leur imposa d’autres chats à fouetter.
                        Mais, bien longtemps auparavant (nous en sommes toujours au rayon des soucis imprévisible) l’église protestante nous supplia de cacher six jeunes chrétiens (dont un lorrain) recherchés par la Gestapo. Mon épouse et moi, nous eûmes un peu de courage et beaucoup d’inconscience, à les garder de longs mois, le temps qu’il fallut pour trouver une autre filière. Nous rendons grâce, après coup, aux villageois qui ne vendirent jamais la mèche car ces jeunes gens plein de vitalité ne passaient pas leurs journées auprès des poissons du sous-sol.
                        Une autre demande fut d’intégrer des vieillards protestants évacués d’office de la région de Calais. Je les accueillis un midi à la petite gare, tout inquiétés quant à leur acceptation. Je les tranquillisai : « Comment pouvez-vous être sûrs que nous serons gardés dans la maison de retraite ?
                        - Mais j’en suis le directeur. »
                        Touchant, soulagement mêlé, me semble-t-il chez certains, du regret d’hériter d’un directeur en culotte de chasseur, sans cravate ni manchette. Ils doublèrent mon effectif et mes problèmes, entre autres : terminé les chambres individuelles et transformé en dortoir le spacieux salon…
                        Un autre souci constant et majeur (ceci dès notre arrivée) : le chauffage ; il était central ; la chaudière, au sous-sol, prévue pour du charbon, ne connaissait que le bois. Les pauvres vieillards passaient leurs journées le dos appuyé à leur tiède radiateur ; sauf pendant la matinale corvée d’épluchage des légumes. L’immense cuisinière procurait un chaleureux bonheur passager. Pour la nuit, les pensionnaires avaient une bouillotte ; eau fournie par le grand réservoir de la cuisinière et par les casseroles qui tenaient compagnie à la marmite à soupe, dès la tombée du jour. Nous n’avions pas de radiateur, nous nous contentions d’un petit feu de bois.
                        Un bûcheron du village abattait les arbres et les débitait à 1,20 m ; la chaudière ne tolérait que des 60 cm ; je déployai en vain des trésors de persuasion : un puissant tabou devait lui interdire tout changement de dimension. Je sciais des bûches en deux, à la main. Par grande pluie, le jardinier me libérait. La belle saison, accaparante pour lui, me décida à demander une scie électrique. Quand je m’y installais, je débitais un gros tas.
                        Le vent tournait contre les Allemands. Ils n’étaient plus maîtres du ciel. Lors d’un combat, une rafale traversa le toit, passa à un mètre de mon épouse pour s’enfoncer au rez-de-chaussée dans la chambre de « Grand-mère », une centenaire à laquelle, vu son âge, j’avais évité une deuxième pensionnaire. Elle eut très peur et à partir de ce jour, ayant frôlé la mort, décida de s’exonérer de sa corvée de « pluches ». J’aurais du avoir, de moi-même, cette initiative. « Si jeunesse savait… »
                        Et il y eut le débarquement en Normandie. Le jour le plus long. Notre fille Martine entreprit, elle aussi, de débarquer. Electricité coupée, toute circulation interdite, le docteur fut obligé de passer la nuit chez nous. J’allai chez la cuisinière lui emprunter son quinquet à pétrole. « Comme toutes les femmes, m’assura-t-elle, la vôtre a un pied dans la tombe. » Je me demandai avec angoisse s’il s’agissait d’une prédiction ou d’un cas de figure. Martine ne se décida à entrer pleinement dans notre monde qu’au petit jour. Le jour le plus long, pour Denise et moi, croyez-moi, ce fut la nuit la plus longue.
                        Après, enfin, la débandade allemande. Repérant notre château de loin sur leurs cartes d’état-major, chaque soir en survenaient de nouveaux, de passage ; sauf ceux d’un tank en panne et d’une camionnette, le tout soumis à un S.S., qui me précisa : « Nous, S.S., durs comme la pierre. » On le savait.
                        La colonne américaine arriva. Les engins blindés provoquent un bruit infernal, perçu de loin. Je descendais tous les vieillards –sauf deux qui refusèrent- dans les sous-sols. Je loupai la dernière marche, avec une centenaire dans les bras (pas Grand-mère, une autre réfugiée des Côtes). Elle cria : « Maman ! » Je rectifiai mon risque de chute ; ma jeunesse nullement étonnée par la rapidité de mes réflexes mais beaucoup par l’appel au secours vers la mamma. « Si jeunesse savait… »
                        Tout le monde en sûreté, y compris épouse et fille, je refis surface prudemment. Car la bataille faisait rage, tank en panne de moteur mais non de canons et de mitrailleuses. Le vacher, momie derrière un gros arbre, m’apparut blessé. Je me traînai près de lui en rampant ; il était sauf. Mais tout brûlait, écurie, vacherie, hangar ; le personnel avait sauvé chevaux, vaches et cochon. Le vent protégea le château dont toutefois toutes, absolument toutes les vitres volèrent en éclats. Mes deux réfractaires furent indemnes. Un miracle à mon avis.
                        Bref, nous nous retrouvâmes sans aucun matériel agricole, sans paille ni foin, betteraves… je sillonnai la région avec le vélo de femme, criant secours au fermier ; puis j’empruntai un chariot au village : le charretier repassait après moi.
                        Le jardiner –un de ces hommes qui savent tout faire de leurs mains- choisit des arbres que nous abattîmes, lui et moi (sa découverte d’avoir un bûcheron directeur). Sous sa conduite, sa direction, nous construisîmes un hangar avec les moyens du bord… Les tôles survivantes, sans rien demander à personne. J’aimerais ici rendre hommage à sa mémoire : il était adroit le grand Charles.
                        Par une nuit sans lune, on vola les pneus des tanks et camionnette. Des langues bien renseignées colportèrent que j’en étais le bénéficiaire. Je ne le sus heureusement que fort longtemps après. « Heureusement », je veux dire pour les propriétaires des langues.
                        Pendant mes trois années de direction, je ne l’ai pas mentionné, chaque fin de semaine m’apportait un rayon de soleil : les jeunes de l’église de Saint-Quentin avaient construit une solide cabane ; ils m’entourèrent tous, et toujours, d’une précieuse camaraderie.
                        J’en aurai encore à raconter ; mais le secret d’ennuyer est celui de tout dire. Fin 1946, je crois, je finis par trouver un pasteur belge pour me succéder. Je me sentais usé, physiquement, nerveusement, spirituellement. Un avis autorisé tira la conclusion : « Qu’il  est difficile, Raoul, de rester dans une foi agissante. » Un autre, non moins autorisé : « Il en fallait un homme comme toi pour tenir dans ces conditions. » A 80 ans, je ne sais toujours pas lequel avait raison.
                        La maison de retraite Joly de Bammeville s’est transformée en un havre moderne, confortable, fonctionnel, exemplaire, apte à affronter tous les problèmes. Je n’y suis jamais retourné. Je n’y retournerai jamais (sauf, qui sait, en pensionnaire). Pommery, ce Pommery d’antan, fut un peu mon Far West ; je me le garde.

* Titre emprunté à un ouvrage de Maurice Constantin-Weyer.



©Raoul Bracq, 1990

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Retrouvailles sous l’Occupation (1940)


                        Automne 40. Je sors du bureau de démobilisation de Tarbes. Bilan : papiers militaires en règle ; je garde mon uniforme ; dans mon sac au dos, un costume de civil ; mon bidon de soldat, rasoir, savon, serviette et... une cuillère à soupe. C’est tout. Quelques francs seulement en poche ; de ceux qu’on appellera centimes bien plus tard. Avant la débâcle, attendant une permission de détente, j’avais déconseillé à ma famille de m’envoyer un mandat.
                        But : traverser la France pour rejoindre ma femme dans le Nord – mariés en Juillet 39 – si elle y est restée ; ou chez des amis bretons si elle a évacué.
                        Complication : le Nord est interdit d’accès, ligne réputée infranchissable, la première dite seulement de démarcation coupe la France en deux à la Loire.
                        Je n’en doute pas une seconde : je retrouverai ma jolie épouse où qu’elle soit. Ah Jeunesse !
                        Pour l’heure, la jeunesse  se dirige avec allégresse et appétit vers la ‘’Corne d’Abondance’’. Quelle enseigne ! J’en ai déjà l’eau à la bouche. Les réfugiés –autant dévoiler mon plan tout de suite : je suis désormais un pauvre réfugié chassé de ses grandes plaines nordistes– y sont nourris gratuitement, j’ai mes renseignements. Je trouverai bien un coin discret pour revêtir mon costume civil, avant de me présenter.
                        Misère ! La ‘’ Corne d’abondance’’ est fermée , non pas pour cause d’horaire mais de désaffection. Visiblement il n’y a plus de réfugié à Tarbes. J’arrive après la soupe c’est le cas de le dire. L’Aventure commence mal. Parti à l’aube de Barèges, je n’ai rien dans le corps depuis la veille au soir. La ‘’Corne d’abondance’’ je m’en souviendrai !
                        « Qu’est-ce que tu fous là, Bracq ? Tu croyais manger ? Ce restaurant est fermé ; d’ailleurs il était réservé aux réfugiés, il n’y en a plus. Viens à la maison, je serai content que ma femme – oui, je l’ai fait venir de Bretagne – connaisse celui qui m’a sauvé la vie. »
                        C’était Joseph Le Despote, mon logis-chef. Devenu magasinier à la Caserne, outre le repas, il me donne des sous-vêtements chauds et un pull-over kaki. Nous reparlons, bien sûr, de notre vie en batteries, la bataille de Rolampont, la fuite, tout notre passé commun. Séparés par nos grades, nous sommes réunis par nos morphologies communes de lutteurs, lui breton et moi gréco-romain.
                        « J’ai fait un rapport des événements et du rôle que tu as joué Bracq ». Evidemment, je n’en ai plus jamais entendu parler. La France avait d’autres chats à fouetter. Ni non plus de ce brave guerrier de carrière, patriote ; mon courrier, après-guerre, m’est revenu.
                        Je me dirige, l’âme inquiète, vers le Centre d’hébergement des Réfugiés ; si on ne les nourrit plus, on ne doit non plus les coucher. C’est logique. Effectivement, l’immense local ouvert à tous les vents, est plein de lits, paillasses, et couvertures empilées ou encore sur les couches, mais nib de réfugiés.
                        Je me couche fort tôt. Appliquant la formule « Qui dort dîne ». Demain il fera clair.
                        Après un profond sommeil réparateur, je me réveille à l’aube ; me reconnais immédiatement dans ma situation ; ne pas souper procure, au réveil, un esprit clair.
                        Me lave entièrement, me rase et endosse ma tenue. L’habitude. Je dois dire qu’elle me va bien : lors d’une permission de détente, un ami, du métier, me l’a entièrement retaillée ; il réussit même à lui donner une esquisse de culotte de cheval.
                        La suite se passait il y a... quarante-huit ans ; joue la prescription : je me choisis une couverture pas trop épaisse pour qu’elle ne tienne pas toute la place dans mon sac au dos et je me rends conscience tranquille, ventre vide, et l’air le plus innocent du monde, au domicile de ‘’ mon’’ Inspecteur de Police, auquel m’a recommandé mon ancien chef de chantier. Il déjeune : oeufs sur le plat, jambon, beurre, confiture, cafetière pleine.
                        « Ah te voilà ! Mon beau-frère m’a parlé de toi ; je suis content de te connaître. Assieds-toi et déjeune avec moi.
– Merci, mais j’ai déjà mangé.
– Et que t’ont-ils donné de bon ? Allez ne fais pas d’histoires. »
                        Au cours du repas il me trace le programme : je suis un parisien réfugié ; je m’habille désormais en civil ; on part ensemble au Commissariat, il m’y établira une fausse carte d’identité ; domicilié à Paris, chez des parents à lui. « Tu verras, ils te recevront bien ; tu leur donneras de mes nouvelles ; ils t’hébergeront le temps qu’il faudra. Dès aujourd’hui tu files à Lourdes. Tu vivras à l’hôtel ou dans une pension de famille sans rien payer comme réfugié attendant le prochain train de rapatriement sur Paris. Car souviens-toi tu es parisien. »
                        Après guerre, j’ai chaque année présenté mes voeux à cet ange de miséricorde. Et puis, honte à moi, j’ai cessé par négligence. Le train-train de la vie qui engourdit.
                        Comment se rendre sans délai de Tarbes à Lourdes ? L’auto-stop. Mais à l’époque il n’y avait guère d’autos sur les routes. Le prochain train est en fin d’après-midi. Jusque là, je promène mon estomac dans Tarbes, pour le distraire. A l’heure dite je pénètre dans la gare, puis, dignement, sur le quai, monte noblement dans le train. A Lourdes, je sors du train noblement, de la gare dignement, sans qu’aucun employé ne m’interpelle.
                        Je loge en dortoir. L’hôtesse, jeune et pas mal du tout, est également cuisinière. Au dessert, du riz au lait. Délicieux, pas collé. Je l’assure qu’aucune ménagère au monde ne le réussit aussi bien. « Vous devez avoir un secret ? » Le secret révélé c’est que personne ne peut vivre sans carte de ravitaillement : pain, pâtes, pommes de terre, riz, viande, sucre, enfin, tout. Elle a fait une exception pour mon souper mais, dès le lendemain je dois me rendre à Barèges, la commune dont dépend mon ex-camp de travail militaire. Eh bé ça, c’est du pain sur la planche on peut le dire. Et j’apprends – décidément, je vais de découverte en découverte – après-demain, c’est le dernier train pour Paris des derniers réfugiés ‘’parisiens’’.
                        Je dors néanmoins sans cauchemar et me voilà à l’aube, sur la route du Tourmalet avec mon sac au dos – ma fortune. Etre dans un si beau pays, entouré de si belles montagnes, à une saison encore fort agréable et se trouver sans argent, sans appui, devant la démesurée entreprise de m’approcher du Tourmalet et d’en revenir dès ce soir, pour embarquer tôt le lendemain ! Lourdes-Barèges-Lourdes me semble avoisiner les cent kilomètres. Néanmoins je marche d’un bon pas. « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre » affirme l’autre.
                        D’un si bon pas que je rattrape un soldat – volontaire ou appelé, je l’ignore – « Maréchal nous voilà. » On dialogue. Près de son camp, un cabaretier de sa connaissance me prêterait sûrement un vélo. Tiens tiens, l’horizon s’éclaircit. Je parle comme un habitant des plats-pays ; les sommets se dégagent, devrais-je dire.
                        Et me voici, pédalant péniblement sur un petit vélo de femme ; allégé de mon sac je le reprendrai ce soir. Que n’ai-je mon fin coursier à boyaux avec lequel, en août 1936, aux premiers congés payés, je suis allé de Cambrai aux Saintes-Maries-de-la-Mer, en quatre jours et demi.
                        L’effort solitaire, obstiné, souvent douloureux du cycliste, je connais. Mais contre moi, j’ai une machine qui ne rends pas, une position mauvaise, et the last but not the least, rien mangé depuis le délicieux riz de la veille.
                        Entre Argelès-Gazost et Luz-St-Sauveur, si mes souvenirs sont exacts, d’une toute petite auberge isolée sur la route, s’échappe la divine odeur de cassoulet. Me reste en poche de quoi boire un verre de vin. Je le choisirai blanc, malgré sa mauvaise réputation de provoquer des crampes ; je lui demande de me ravigoter. Personne dans la salle à manger ; l’odeur et les mangeurs, peu nombreux, sont dans la cuisine ; d’où, sort une grande belle espagnole ; et je me vois installé devant un vin blanc, et une assiette creuse débordante de haricots agrémentés de petits morceaux de lards. Advienne que pourra : les insultes, les coups, les gendarmes, la prison qu’importe ; l’addition m’apparaît lointaine et presque inexistante. Plus tard, beaucoup plus tard, j’ai connu l’histoire d’Esaü vendant son âme pour un plat de lentille ; et je l’ai toujours un peu défendu. Mon espagnole n’accepte... (de toute façon !!...) que le prix du vin.  Comment ai-je pu, oui comment ai-je pu, sortir de là sans baiser la main de cette Princesse. Elle a dû me prendre pour un Résistant gagnant l’Angleterre, via son pays.
                        La reprise, pénible, ne me surprends pas ; en longues randonnées cyclistes, pour moi, les arrêts sont néfastes. Mais ça repart peu à peu ; le vin blanc est immédiatement assimilable ; les haricots puis le lard prennent la relève.
                        Néanmoins, toutes mes calories finissent par se volatiliser et, à Lutz, je suis au bout du rouleau. Je cherche la demeure de l’Ingénieur des Ponts-et-Chaussées qui supervise la route du Tourmalet, lui expose ma situation.
« Tiens, prends ma moto.
– Une 500 cm3, jamais je ne saurais conduire un tel engin.
– Bon, je te donne un pilote. »
                        Chance inouïe, à Barèges, c’est justement le jour de présence du secrétaire de mairie. Je repars sur la moto avec toutes les indispensables cartes de ravitaillement, retrouve le vélo à Lutz et redévalle vers Lourdes.
                        J’aperçois de loin, sur la route, le cabaretier avec deux gendarmes ; tous trois dans l’attitude de Soeur Anne, ne vois-tu rien venir. En ces temps, si vous quittiez votre vélo du coin de l’oeil, c’était terminé vous ne le revoyiez plus. Mon brave homme avait dû finir par paniquer.
                        Pas un sou en poche pour fêter l’heureux dénouement en offrant une tournée générale. J’ai du mal à décider le cabaretier d’accepter le pull-over du Despote, en remerciements et souvenir de moi.
                        On doit encourager les gens confiants et généreux.
                        Peut-être, aussi, donne-t’on plus facilement ce qui n’a pas été dur à gagner.
                        Le fameux train de la Dernière Chance est retardé de huit jours. Pendant lesquels je dormirai pas mal et mangerai de même. Curieusement, mon meilleur repas c’était le petit déjeuner : café – je veux dire orge, chicorée, aromatisée de café – pain encore normalement blanc, fait de farine de blé, confiture, le beurre étant déjà denrée rare. En une semaine de ce régime j’engraisse. Pourvu que mon épouse ne me trouve pas enlaidi.
                        Je me promène du côté de la Grotte.
                        Les commerces, côte à côte, avec toutes leurs bondieuseries de pacotille m’apparaissent brusquement comme des crocodiles gueules grandes ouvertes. Je juge – injustement – le Catholicisme d’après ce vénal étalement. Le Christ n’a-t’il pas chassé les vendeurs du Temple ? Tout en persévérant, je devrais le reconnaître, à fréquenter les synagogues et y enseigner. Mais, à l’époque, je tranchais puis me cantonnais trop facilement à la surface des choses. Beaucoup de mes amis étaient protestants ; le Protestantisme me semblait tout différent ; en tout cas, moins pire que le Catholicisme. Et quand un jeune prêtre d’abord sympathique m’invita à me joindre à une procession, je fuyais à toutes jambes pour ne plus revenir dans ce secteur.
                        Chaque jour, j’allais m’asseoir au Parc ; une fois, près d’une dame d’un certain âge ‘’bien comme il faut’’. Devant nous, soudainement, un homme gesticule, bave, et se roule par terre. Sur mon bras, la main de ma voisine se pose pour m’arrêter : « Crise d’épilepsie. Rien à faire, sauf place nette autour si nécessaire. Il vous mordrait. Il finira par redevenir lui-même, se relèvera et partira tout penaud. Sauf s’il avale sa langue ; il faudrait alors intervenir. » Cette dernière éventualité ne s’étant heureusement pas produite, tout se passe comme prévu.
                        J’admire la maîtrise et les connaissances de cette digne infirmière en retraite.
                        Enfin, un matin c’est le grand départ.
                        Fort tôt, les réfugiés se dirigent vers la gare. J’aide une jeune femme, par hasard jolie, à porter une lourde valise. Mon sac au dos, lui, c’est une plume.
            Nous voici une douzaine, installée dans un compartiment sans couloir, moi près de la porte, dans le bon sens du train. En face, un grand gaillard, charpenté, rouge de figure, type même du Nordiste. Sauf un, nous sommes tous du Nord, tous munis de faux-papiers. Nous nous communiquons les derniers tuyaux ; nous partageons l’immense sac de cacahuètes d‘un généreux propriétaire et nous envions l’unique parisien authentique ; lui n’aura aucune ligne dangereuse à franchir, après celle de démarcation. Je l’envie d’autant plus que son domicile est proche d’une des plus belles piscines de Paris. Les écales s’accumulent en une épaisse couche sur le plancher nous procurant une agréable illusion d’abondance.
                        Le risque commun nous rapproche, nous réunit. J’apprends – suis-je bête de ne pas y avoir pensé ! – que les Allemands fouillent les bagages. J’ouvre la vitre et balance mon bidon militaire et ma tenue. Non sans regret. Mais aussi avec décision ; je n’aime pas jouer avec le feu. Cet uniforme, solide et retaillé à mes mesures, je l’aurais fait teindre ; il aurait duré toute ma vie ; en tous cas m’aurait été bien utile pendant le lustre de privations de toutes sortes qui nous attendait. Bien flasque est redevenu mon sac au dos, la couverture sauve les apparences.
                        Le train s’arrête. Nous y voilà à cette fameuse et douloureuse ligne de démarcation ; elle sépare la France soi-disant libre de la France occupée. ‘’Bénéficiaient’’ d’un régime  à part le Pas-de-Calais, le Nord et la Belgique, qui deviendraient allemands – traduction exacte : esclaves de l’Allemagne pendant Mille ans. Pas de détail !
                        Je passe la tête par la portière. C’est comme au cinéma : dans une guérite en verre dépoli, se dresse la silhouette stylisée d’un allemand, casqué et fusil à l’épaule. Mon premier. Mon premier en non-action. Comment oublierais-je ceux de la Bataille de Rolampont ! Une chape d’angoisse écrase soudainement tout mon être. Que suis-je venu faire ici volontairement ? C’est un acte irréfléchi, insensé même ! Ce qui va m’arriver sera bien de ma faute. Nous sommes occupés, je le réalise parfaitement, c’est-à-dire nous ne sommes plus rien, de la simple viande humaine sans défense.
                        Aurais-je déjà vécu cette situation dans une vie antérieure pour la ressentir aussi intensément ? Que n’ai-je patienté en essayant des lettres clandestines vers la Bretagne ou même vers le Nord interdit pour contacter ma femme. Le Despote n’avait-il pas réussi !
                        Alea jacta est. Le sort en est jeté dirais-je, si je parlais latin.
                        Le sort ouvre la porte sous la forme d’un officier allemand : « Sales français » énonce-t-il d’emblée, en apercevant la couche d’écales de cacahuètes. Ça commence bien. Le grand nordiste assis en face de moi est rapidement sommé de descendre, immédiatement entouré sur le quai de soldats en armes. Et la ponction continue, au petit bonheur la chance semble-t-il. Sauf pour les femmes. Je constitue son dernier problème. Ma carte d’identité ne le convainc pas :
« Autres papiers. Livret militaire ? (Je l’ai dans la poche de mon veston)
– Pas de livret militaire. J’ai été réformé.
– Permis de conduire ? (Je les ai tourisme et poids lourds datant de 1937)
– Pas de permis. Je ne sais pas conduire les automobiles.
(Il me regarde dans les yeux)
– Maintenant, en province, un million de Parisiens. » Et il disparaît avec son prélèvement encadré de fusils.
                        Ouf ! Une fois de plus, je l’ai échappé belle. Décimés. Déprimés. Ne nous parlons plus ; ne nous regardons même plus. Atmosphère devenue glaciale. Où est la confiance nordiste, l’ouverture, la transparence ? Une chape de peurs, de méfiance, d’égoïsme nous couvre. Chacun pour soi et Dieu pour tous.
                        Je ferme les yeux : un homme se penche sur son passé... récent. Il peut sembler une histoire à l’eau de rose où tout s’arrange pour le soulagement du lecteur ; lucide, il conclura : c’est du roman, c’est du bidon ; une telle accumulation de chances successives et continues m’apparaît soudainement comme impossible à rattacher au hasard : ‘’mes’’ mitrailleurs de Chomossan, ‘’mes’’ rescapés de Rolampont, le mitrailleur humaniste, le passage à niveau du colonel, l’ami de Sète, le contrat de travail, l’Inspecteur. Providence, le repas et les vêtements du Despote, le train gratuit, le vélo de dame, la Princesse espagnole, la moto, les cartes de ravitaillement, et « le million de Parisiens. » Décidément, je dois modifier mon athée conception de la vie. J’énonce pour moi-même : « Des forces cachées s’occupent parfois de vous. » Dans cette longue méditation, yeux fermés, en milieu indifférent, je suis passé de l’athéisme à l’agnosticisme, ou plus exactement peut-être, à l’animisme. D’ailleurs, à part ‘’athéisme’’, je ne connaissais alors aucun de ces mots en ‘’isme’’. Encore bien, bien loin, était le temps où j’aboutirai – définitivement je l’espère – au christianisme.
                        Je ne ressemblais pas à cet anglais, prof de maths, rationaliste conscient et organisé :
« Un matin, vous quittez votre domicile pour enseigner au lycée. En tournant la rue, une ardoise vous tombe sur la tête, qu’en dîtes-vous?
– C’est le hasard.
– Le lendemain matin, au coin de la rue, une ardoise...
– Coïncidence.
– Le surlendemain une ardoise...
– Alors, cela devient une habitude. »
                        Arrivée à Paris en fin d’après-midi. Longue marche avec périodiques demandes de renseignements nécessaires malgré les directives de l’Inspecteur de Police. J’arrive à la tombée de la nuit. C’est dans une cour : déserte, lugubre, sombre, avec, en opposition, un pan de mur blanc ; dans un film, on le devinerait, du tragique est tapi, le décor le suggère. Effectivement, « Monsieur je ne vous connais pas. Ni le parent en question. Vous partez immédiatement ou j’appelle la Police. »
                        La Police, en dernière instance, ce sont les Occupants. Le couvre-feu approche. Un hôtel, avec mes papiers d’identités contradictoires, c’est risqué. Ce n’est même pas envisageable je n’ai pas un sou en poche. Se blottir dans un recoin et être délogé par une patrouille serait pire. Je comptais ne passer qu’une nuit et voir un ami de mes parents le lendemain. Je ne sais pas où il habite mais seulement son bureau de travail, rue du Sentier. Non sans beaucoup de chances encore, j’y parviens et sa concierge veut bien avoir confiance en moi. « Tout ce que je peux, c’est vous donner un oreiller et une couverture pour dormir dans le couloir devant le bureau de votre ami. »
                        Avec la mienne, de couverture, c’est parfait. « Seulement, ajoute-t’elle, votre famille a été emprisonnée en voulant franchir la ligne nordiste interdite. »
                        Silence nocturne du Paris de l’Occupation, dans une rue uniquement de bureaux et soumis au couvre-feu ; dans ce calme, comme un moine dans sa cellule, démuni de tout, et combien angoissé pour ma famille « dans un camp » avait ajouté la concierge, je me souviens alors de mes Forces Cachées nouvellement découvertes.
                        Plus jamais par la suite, et jusqu’à ce jour, je n’ai senti mes prières comme happées vers le Haut ou comme réunies par un lien d’amour, en une gerbe expédiée au ‘’Ciel’’.
                        Ce sont des images.
                        Ce que j’ai ressenti pourtant.
                        Et puis, j’ai dormi jusqu’au matin. En fait, presque jusqu’à l’arrivée de cet ami à son bureau, vers les neuf heures. Décidément, la diète du soir est favorable à un profond sommeil.
                        L’ami m’annonce la délivrance de mes parents apprise le matin même ; mon épouse est restée chez nos amis bretons. Il me nourrit, me donne de l’argent que mon père remboursera, me conduit gare Montparnasse, paye mon billet et m’installe dans le train pour Guingamp.
                        Dans la nuit, je sors du compartiment, et, au hall d’entrée du wagon je respire à pleins poumons l’odeur de la Bretagne, une odeur à dominante de pomme. Je n’ai jamais senti cela auparavant et pourtant je n’en suis pas surpris. Comme si, depuis toujours, je la connaissais, comme si je rentrais chez moi, au pays. Aurais-je été breton dans une vie antérieure? Je débarque à Guingamp en pleine nuit ; ma marche, heureuse, tranquille, confiante, me conduit au petit-jour au village de Goudelin.
                        Une insomniaque me renseigne : « Mme Bracq oui ; elle loge chez le maire du pays, la dernière maison du village, à gauche ; une fort belle ferme. »
                        Je me fais connaître. Accueilli à bras ouverts. Ma femme vit dans une chambre, à l’étage.
                        En bas de l’escalier j’appelle. La voici qui apparaît.
                        Et je suis récompensé de tous mes risques volontaires.



©Raoul Bracq, 1990

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Manœuvre, bûcheron, directeur sous l’Occupation (1941-1946)

                        J’ai, avec élan, raconté mes aventures militaires et civiles, pendant la guerre ; jusqu’aux retrouvailles avec mon épouse. Je n’ai plus envie de poursuivre.
                        Toute vie peut être décrite grâce à un talent d’écrivain ; ou si elle est hors du commun. « Ma vie est un vrai roman » assurait, à juste titre, mon compatriote nordiste Charles Nungesser. Il est alors facile de se raconter en suscitant et soutenant l’intérêt. Ce n’est pas mon cas. Pendant la guerre, je n’ai pas brillé comme guerrier ; à ma connaissance, je n’ai tué personne ; néanmoins je sus tirer à la mitrailleuse sur les avions en piqués crachants. J’ai surtout eu la chance de sauver une quarantaine de soldats (je ne les ai pas comptés !).
                        Une succession ininterrompue de chances inouïes, étalées sur plusieurs semaines m’obligea à abandonner mon athéisme profond. J’en arrivai à croire en « des Forces Cachées qui, parfois, s’occupent de vous. » Tout cela valait la peine d’être raconté ; tout au moins j’ai jugé ainsi.
                        Je continue... par habitude... sur ma lancée ; pour mes petites-filles peut-être.
                        Fin de l’automne 40, je retrouve en Bretagne ma femme, épousée l’été 39. Nous vivons ensemble une année et demie au village de Goudelin. Logement à l’étage dans une chambre de la belle ferme du Maire. J’aide parfois le fils aîné mais, sauf par périodes, la propriété ne nécessite pas beaucoup de main d’oeuvre ; très pris par sa fonction, le père donne un coup de main efficace en cas de besoin.
                        Je m’embauche dans une cidrerie comme manoeuvre ; tôt le matin je pars en sabots en dehors du village ; en reviens le soir après avoir nettoyé des bouteilles en plein air ; manipulé des pommes  ; actionné le pressoir à mains ; mis en fûts, ou en bouteilles etc. ; scié au grand passe-partout à deux, d’énormes troncs d’arbres. Enfin, je suis homme de peine.
                        Mais traité amicalement par mon employeur. Tous ses amis devinrent les nôtres. Pendant ‘’le mois noir’’ et ‘’le mois plus-que-noir’’, ils nous invitaient à des soirées de cidre et châtaignes, agrémentées de conversations auxquels nous ne comprenions goutte. « Oh ! excusez-nous, nous allons parler français. » Et une minute après, ils reprenaient leur langue en toute inconscience. N’importe, l’important c’était l’accueil et l’amitié.
                        Le village était séparé en deux, non par aucun interdit religieux ou politique mais par des nécessités d’entraide. A la belle saison, je suivais la batteuse pendant un mois, en zone ouest. Chaque ferme prévoyait de longue date le battage ; avec cidre coulant à flots, cochon tué et volailles à volonté. On vivait donc largement chaque jour en travaillant dur. A l’époque, cette surabondance, même passagère, était appréciée à sa valeur : sauf les collabos, tous trafiquants, la France connaissait la disette.
                        Pendant ce mois de moisson, je tenais ma place avec une telle conscience que tous ces braves bretons petits-fermiers me témoignaient de l’estime. Cette fois-là, elle s’était manifestée par un gros coq solide débordant de vitalité. Je n’avais jamais tué de bêtes ; il m’était impossible de trifouiller dans la gorge du volatile avec une paire de ciseaux, à la manière de ma grand-mère. Je décidai de l’encapuchonner ; effectivement, la nuit étant survenue pour lui, je le posai, tranquille, sur un billot ; un coup de hache à fendre une bûche en deux fit voler sa tête à deux mètres. Et j’entendis cette tête retentir en un enroué mais indubitable cocorico. Depuis, je le sais : les guillotinés vivent leur drame tout au moins pendant quelques secondes.
                        Un paysan m’avait offert un bout de sa terre à la sortie du village ; j’y jardinais dur le dimanche et les soirées. J’en revenais avec mon épouse quand un fermier – de la zone est, je ne le connaissais pas – nous double au petit trot du cheval, son gamin tenant les rênes. La coutume étant de toujours échanger quelques paroles, je lui lance : « Chez vous, les enfants savent aider de bonne heure.
                        – Parce qu’on est pas des... feignants... nous. »
                        Et l’attelage disparaît. Fureur indignée de ma femme. « Il t’a insulté.
                        – Penses-tu ! Il a dit ça... comme ça.
                        – Ah non alors ! Et tu ne t’en es même pas rendu compte ! »
                        Je suis ainsi, peu susceptible, un brin candide. Avant le souper, j’en touche un mot au Maire : « Ça ne m’étonne pas ; c’est Empiste, le seul villageois qui n’aime pas les réfugiés. » Quelle nuit j’ai passée ! Je n’ai jamais pu supporter – à l’armée ou dans le civil – qu’on me manque de respect. En désespoir de cause, je me souvins de mes « Forces Cachées » dernièrement reconnues, les appelai à la rescousse, et trouvai enfin le sommeil.
                        Le lendemain matin, j’aide Jean, le fils aîné, dans son champ de betteraves, loin de la ferme. On mange sur place. Je ne pense qu’à Empiste. Journée terminée on rentre et Jean me dit : « Voilà ton ami.
                        – C’est le Ciel qui me l’envoie (pour moi, les Forces Cachées), passe ton chemin, ne te mêles pas de ça, Jean. »
                        Mais mon insulteur rentre dans une petite maison isolée, enfouie sous la verdure. « C’est un café clandestin, connu des seuls villageois » me révèle Jean. J’attends Une heure peut-être. Une éternité pour moi. Enfin le voici fourche sur l’épaule. Je le suis hors de la vue et l’ouïe des cabaretiers.
                        «  Eh !.. Hier vous m’avez dit que vous n’étiez pas fainéant, le serais-je, moi ?
                        – Ce que j’ai dit, je l’ai dit. »
                        Le pôvre ! Bien que loin de la forme de mon dernier Concours National de lutte, et malgré sa fourche, d’un tour de hanche en tête je l’envoie planer et atterrir dans la douve ; mot et chose peu connus des nordistes : alors, en Bretagne, tout sentier, chemin, route secondaire et souvent, nationale, était longé d’un ruisseau habituellement boueux. Je lui enfonce la tête dans la vase : « Maintenant, tu vois, je peux te noyer ; on dira que tu avais bu. Eh bien, pour te prouver que je ne suis pas un ‘’feignant’’ comme tu dis, je te laisse repartir. »
                        Retournement soudain (je veux dire, au sens figuré).
                        «  Oui c’est vrai j’ai eu tort. J’ai été soldat avec des Ch’timis, et c’est courageux, durs au travail, braves et honnêtes, tout comme nous les bretons. Si tu veux, on va en griller une ensemble (il me tend sa blague et son papier). Comment, tu ne sais pas les rouler ! Je t’en fais une... Tu la signes ?
                        – Non, signe-la toi-même. »
                        D’un coup de langue.
                        Jean commençait à s’inquiéter ; il me voyait poitrine clouée au sol par la fourche et allait venir à ma recherche.
« Penses-tu, je l’ai d’abord balancé dans le fossé ; après on est devenu copains ; regarde la cigarette qu’il m’a offerte. »
                        Car les roulées ne se consument pas seules, on doit aspirer continuellement.
                        Roulées ou pas, je n’ai plus fumé depuis.
                        Le jour vint où les réfugiés nordistes furent autorisés à retourner chez eux. Nous restâmes à Goudelin. Malgré leur gentillesse – ou plutôt à cause de leur gentillesse – pour ne pas abuser de nos hôtes, nous louâmes une maison sur la place. Ma vie de manoeuvre continua, mon épouse cousait.
                        La nostalgie du Nord nous gagna peu à peu ; nous accumulâmes d’importantes provisions de pommes de terre, carottes, haricots, riz, pâtes et... débarquâmes gare Montparnasse. Le contrôle du marché noir nous épingla mais, étant reconnus réfugiés, nous pûmes garder toutes nos réserves.
                        Cette nuit-là, chez des amis parisiens, nous soupions (nous dînions comme ils disent). Les Anglais bombardèrent l’usine Renault, ou Citroën, je ne me souviens plus. Mais ce dont je me souviens, c’est du tremblement incoercible de tout mon corps. Je ne pouvais le dissimuler malgré tous mes orgueilleux efforts. Les avions visaient seulement l’usine, je n’avais pas peur et je tremblais comme un grand malade des nerfs. Que s’est-il passé en moi ?
                        Le lendemain, dans le train, la vue des immenses plaines nordistes entraîna, chez ma femme et moi un grand soulagement. Sans nous donner le mot, sans échanger une parole. Sensation immédiate, nette et simultanée : nous respirions. En Bretagne tout était entouré de haies, pleines d’oiseaux, haies sympathiques, donnant l’illusion d’être à l’abri des regards. Jamais nous n’avions songé à nous en plaindre bien au contraire. Et voilà, c’est seulement maintenant que nous respirions librement. Le lieu de naissance marque indubitablement.
                        Ce soulagement, cette libération ne dura guère. Pendant notre séjour à Goudelin nous n’aperçûmes jamais un uniforme allemand. Tandis que, dans nos villes du Nord, les ‘’doryphores’’ pullulaient.
                        Nous logions une fois de plus à l’étage – à l’étage oui – dans la grande maison de mes parents. Sans travail, je lisais beaucoup d’ouvrages spirituels, prêtés par le pasteur protestant. Nous étions liés de grande amitié ; il aimait venir chez nous bien que, tous les cinq, soyons athées. A la vérité, comme mentionné plus haut, personnellement, j’avais évolué vers l’agnosticisme ou peut-être même, l’animisme. Un livre m’avait assez bien questionné : ‘’Les variétés de l’expérience religieuse’’ de l’américain William James.
                        Un matin, mon épouse, partie en courses, rattrape dans la rue une protestante de vague connaissance ; elles dialoguent ensemble chemin faisant. Croisant soudain une co-religionnaire sur l’autre trottoir, elle lui crie : « Notre pasteur vient de mourir ». Ma femme revient en larmes, je saute sur le vélo et arrive en même temps que tous les Anciens de l’Eglise. Il me sembla que son âme l’avait quitté. Son rayonnement, remarqué de tous, croyants ou incroyants, semblait avoir été arraché. Le plus ancien... des Anciens lut la Bible et proposa la prière ; je fermai les yeux à l’unisson. « Eh bien, me dis-je ensuite, me voilà devenu chrétien. » Choc sentimental ? Passager ? Illusion ? Pas du tout. A partir de ce jour, « mon coeur de pierre fut changé en coeur de chair » et le monde entier m’apparut renouvelé. Comme une sombre vallée de montagne qui reçoit le soleil ; c’est la même et ce n’est plus la même. Mon épouse passa par le semblable chemin. Notre hypothèse – peu courante chez les protestants –  fut : le pasteur est intervenu pour nous auprès de Dieu. En tout cas, de son vivant, nous étions inscrits sur son carnet d’intercession.
                        Je ne m’appesantirai pas.
                        Dès notre retour de Bretagne, mon père, en enlevant quelques lattes du plancher, m’avait montré sa cache... de cachets officiels pour fournir des papiers d’identité en règle aux évadés ou recherchés par la Gestapo.
                        «  Un de ces jours je serai dénoncé, la Gestapo s’amènera et t’embarquera avec moi. Tu devrais chercher une planque. »
                        C’est pourquoi quelques semaines après ma conversion je devins bûcheron dans les grandes forêts des Ardennes. J’y ai été heureux jusqu’à la deuxième rafle. Mais... chaque chose en son temps.
                        « La forêt est aux Ardennes ce que la mer est à la Bretagne. » J’avais, comme tant d’autres, aimé la Bretagne et la mer. J’aimai l’immense forêt ardennaise.
                        Cet assez grand camp de bûcheronnage – nous étions plus de cents – fournissait du bois de mines aux Houillères du Nord. Le Directeur, ardent résistant (il devait revenir de Dachau avec le typhus et la Légion d’Honneur) y camouflait quantités d’illégaux, évadés, recherchés, y hébergeait les parachutistes venant d’Angleterre, et, de temps en temps, incendiait les péniches chargées de nos bois de mines, entouré bien entendu d’une bande de résistants. J’ignorais tout cela, au début. Ce Directeur, apprécié à juste titre, de tous les pasteurs protestants de la région, héritait de ce fait de beaucoup ‘’d’hérétiques’’ comme les qualifiait encore, à l’époque, nombre de catholiques, hiérarchie comprise. C’était bien avant Jean XXIII. Tous des S.T.O. service du travail obligatoire en Allemagne. Tout ceci un peu long à exposer pour préciser : nouvellement converti au moyen du Protestantisme, je me trouvais en ambiance favorable.
                        Les bûcherons logeaient au village, moitié au château (en réalité grande bâtisse sans style) moitié à la Brasserie. Dans mon équipe d’incorporation, quelques ouvriers athées, souvent communistes (ces derniers, comme les Juifs, pourchassés à mort par les Allemands), deux séminaristes avancés en étude, une douzaine de chrétiens, moitié catholiques, moitié protestants (proportion inhabituelle en France). Notre coupe, fort lointaine, nécessitait une marche enlevée d’une petite heure ; bien entendu, le midi nous chauffions nos gamelles sur place. Après quelques jours de travail, le chef d’équipe me dit : « Bracq, je vais passer chef de coupe, je te propose au Directeur comme chef d’équipe, tu me remplaceras.
                        – T’es pas louf ? C’est pas en huit jours qu’on devient bûcheron, je refuse. »
                        En fin de semaine le Directeur m’appelle à son bureau. Il me plut tout de suite. Plus tard nous devînmes grands amis ; mais, une chose à la fois. Nous présentions la même morphologie, des brévilignes costauds. Et lui possédait un rayonnement – pas du tout spirituel comme celui de mon cher pasteur décédé – mais naturel, animal, du prestige, de l’ascendant avec une pointe de séduction.
                        « Alors, c’est toi qui refuses de devenir chef d’équipe ?
                        – Oui. Ce métier-là ne s’apprend pas en huit jours.
                        – Tu n’es qu’un imbécile. Mais je t’aime bien. »
                        Comme il ne faut pas être plus royaliste que le Roi, le lundi j’avais le sifflet du chef. Dans la forêt il s’entendait de loin pour rythmer les journées.
                        Je n’ai souffert d’aucun problème de commandement. Physiquement j’étais plus fort qu’aucun de mes équipiers ; je veillais à leur faciliter ce dur travail. Et, ne l’oubliez pas : j’avais un coeur de chair et non plus de pierre.
                        Je me souviens de cet étudiant en médecine, fils de docteur, promu infirmier du camp. Un jour, soudainement, il s’ouvrit à moi : « Je me demande comment tu t’y prends pour être bon sans être poire. » Réellement bon, je ne l’étais évidemment pas ; poire non plus c’est certain.
                        Les périodes les plus heureuses de ma vie présentent les mêmes caractéristiques : travail physique intense en plein air, à petite altitude ; camaraderie née de pénibles conditions matérielles identiques pour tous. Déjà pendant ma mobilisation j’avais vécu quelques mois exaltants sur un mont, aux 400m de ma pleine forme, à creuser inlassablement des abris pour nos canons anti-aériens, avec les punis et les fortes têtes. On les reléguait sur ce monticule pour les mater. Je ne sais pourquoi je les aimais bien (je précise : il s’agissait de la période dite de la ‘’drôle de guerre’’ durant laquelle nous ne tirâmes jamais sur un avion, ni ne fûmes bombardés ou mitraillés. Après, ce fut une toute autre histoire).
                        Bref, pour employer de grands mots, je vivais au jour le jour, dans l’immense forêt, l’Egalité et la Fraternité. Manquait cruellement la liberté, mais on ne saurait tout avoir.
                        Un Dimanche je vois arriver... ma chère femme en stop. Au village voisin, je nous trouve chez un fermier – de nouveau – une chambre, à l’étage – de nouveau. Et j’abandonne la vie totalement collective ; comme les autres chefs d’équipe d’ailleurs (tous avaient réussi à faire venir leur épouse). Ça m’obligeait à cinq kilomètres de marche supplémentaire aux aurores, autant le soir. Ma coupe étant en pleine forêt, et petite altitude, j’avais ma ration quotidienne d’efforts de plein air. Avec la sagesse de mes trente ans, fréquemment je l’assurais à mes jeunots de vingt ans : « plus tard, vous la regretterez, cette période de votre vie. » A tous les coups, s’élevaient immédiatement les hurlements indignés.
                        Une matinée, les Allemands cernèrent le camp. Les coupes lointaines appelaient un départ précoce et la plupart des oiseaux étaient envolés. Ils attendirent le retour des bûcherons vers les dix-huit heures. Et voici l’entrée en scène de ma femme, ceci dès le matin. Les Allemands passèrent alors devant ‘’notre’’ ferme. Mon épouse, devinant leur projet emplit un filet à provisions et partit pour me joindre. Elle passa obligatoirement devant le Château. Assez éloignée déjà, un officier en sortit, l’appela. Etant rentré quelques instants, Denise, ma douce blonde, en profita pour balancer ses boîtes de conserves, sauf le pain et du pâté, et obtempéra. « Où allez-vous ainsi ?
                        – Porter ce casse-croûte à mon père que vous voyez là-bas au travail dans les champs.
                        – C’est bon allez »
                        Elle repartit, récupéra au passage toutes les provisions et rattrapa un de mon équipe providentiellement en retard.
                        Je plaçai des sentinelles doubles aux trois sentiers aboutissant à notre coupe. Mais les Allemands ne s’engagèrent pas dans la forêt, ils craignaient trop les ‘’partisans’’ comme ils disaient. Le soir, mon équipe quitta la coupe comme d’habitude mais demeura tapie à l’orée du bois jusqu’au départ des ennemis. Quant à moi je regagnai notre ferme à travers champs, sans attendre. J’embrassai ma femme et revins au village par la route. Tous étaient repartis emmenant des S.T.O. mais aucun de mon équipe puisqu’elle ne s’était pas montrée. Un copain m’avertit : « Le chef d’équipe Thiolon t’a vivement critiqué de ne pas t’être présenté, par peur, aux Allemands alors qu’il fallait faire nombre. » Je suis allé immédiatement à sa maison pour m’expliquer avec lui au sens propre ou au sens figuré, à son choix. En argot ‘’s’expliquer’’ c’est se battre. Mais il comprit facilement ma démarche et, d’indifférents devînmes plutôt copains. Heureux dénouement : très musclés tous les deux, ça aurait fait des dégâts.
                        Je ne fus pas trop marqué, tous mes bûcherons ayant échappés. Les autres je les connaissais peu. Et la même vie reprit.
                        Denise et moi étions devenus amis avec le Directeur et son épouse. Curieusement, lui et moi étions nés le même jour du même mois de la même année ; nous étions du même type d’hommes, des brévilignes costauds ; lui en blond, moi en brun. Il insistait pour que je rejoigne son réseau de Résistance. Mais devenir, à la fois responsable et tributaire d’inconnus m’était intolérable. Plus tard, j’ai pris quelques risques, mais toujours individuellement.
                        Plusieurs mois après arrivèrent deux pauvres fugitifs, harassés, traqués, paniqués, déprimés ; des alsaciens ‘’Malgré Nous’’ enrôlés de force par les hitlériens ; ils avaient déserté l’armée allemande. Accueillis comme il se doit – sans oublier La Marseillaise – munis de faux-papiers, devenus bûcherons comme vous et moi, ils se présentèrent un matin à l’aube – eux connaissaient bien nos habitudes – en arrogants officiers de la Gestapo appuyés par une nombreuse troupe déterminée.
                        Venant du village voisin, je pouvais les éviter mais je me suis présenté volontairement au Château. Tous les S.T.O. furent embarqués, pas les plus âgés, dont moi. Je sus qu’ils avaient fusillé le sous-directeur, tué un qui se sauvait, et arrêté mon ami. Bien inspiré je me rendis chez lui ; il avait réussi à conseiller à son épouse de se confier à moi et à moi seul (puisque tous ses camarades résistants étaient arrêtés). Je pus gagner la forêt et aider un très grand Chef à fuir ; s’il avait été capturé, mon ami était fusillé séance tenante. En reconnaissance, sa femme me donna une grande photo de lui ; elle est sur mon bureau, toujours. Sous mes yeux en ce moment même.
                        Puis la vie reprit. Identique en apparence. Mais plus rien n’était pareil. Avec mon mélange de franchise et de candeur je sollicitai une entrevue avec le nouveau Directeur.
                        « Je ne me plais plus ici je voudrais partir.
                        – Vous êtes réquisitionné par les Allemands comme chef d’équipe et vous y resterez bon gré mal gré, jusqu’à la fin de la guerre. »
                        Ce n’est pas comme cela qu’il faut me parler. Nos cliques et nos claques, et fort imprudemment ma foi, mon épouse et moi nous repliâmes... chez mes parents, dans notre chambre, mais oui, à l’étage.
                        Ils avaient d’autres chats à fouetter, je ne fus pas recherché.
                        Au camp, à cause de ce grand nombre de protestants, nous avions un pasteur ; bûcheron justement dans mon équipe. Nous étions devenus amis. Lui non plus ne fut pas embarqué lors de la rafle.
                        « Une Maison de retraite a besoin d’un Directeur et tu seras celui-là » m’assure-t-il dans une longue lettre persuasive. J’ai d’abord refusé, m’en croyant incapable. Puis, nous y sommes restés deux ans et demi, ma femme et moi. Donc jusque bien après la fin de la guerre. C’était en même temps une ferme d’une douzaine d’hectares. Nous y vécûmes... mais oui, à l’étage. A l’étage du Château de Pommery. Y naquit ma fille aînée.
                        Je m’y suis usé physiquement et spirituellement. Trop long à décrire, à exposer. Quand les Américains arrivèrent – quel bonheur, la délivrance – se trouvaient dans notre parc des tanks allemands, en panne de moteurs mais pas d’armements. Ça a bardé. Immense incendie, toutes les dépendances sauf le château. J’avais descendu tous les vieillards dans les grands sous-sols, en entendant la colonne blindée américaine. Aucun pensionnaire ne fut atteint. Une centenaire dans les bras, je loupe la dernière marche de l’escalier « Maman ! » cria-t-elle. Mais je réussis à ne pas tomber. Nous avions trois centenaires, dans cette Maison de Retraite.
                        Depuis six mois je cachais et nourrissais – sans aucune carte évidemment – cinq S.T.O. dont un lorrain, membres de l’Eglise protestante, plus le fils de mon charretier. Chaque matin, à l’aube, nous pratiquions l’Education physique, la Méthode naturelle d’Hébert. Mais qui se souvient encore de lui ! Le gendre du charretier F.F.I. avait caché des armes dans la propriété. A mon insu. Si des villageois m’avait dénoncé comme camp d’entraînement, j’étais bon pour la fusillade instantanée.
                        Quel soulagement, immense, indescriptible, incommunicable, inimaginable, ce débarquement allié.
                        Mon ami, rescapé de Dachau, vint avec sa femme et sa fillette, se rebecqueter un peu chez nous. Chaque jour, on venait le chercher en auto pour qu’il identifie des tortionnaires. On s’est revu une fois en quarante ans ; on s’écrit. Il vit à l’autre bout de la France. Nous sommes devenus des sédentaires, lui atteint dans son corps par toutes les séquelles des sinistres Camps de la Mort, et moi, perclus de rhumatismes des pieds à la tête.
                        Je n’ai pas envie de raconter la suite de mes souvenirs. Qui intéresseraient-ils ? Même pas – peut-être, mes petites filles.
                        Je ne suis pas romancier.



©Raoul Bracq, 1990

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